Saint-Gobain pêche les bonnes idées dans les start-up

Source : Management

18/09/2009 à 11:04 / Mis à jour le 18/09/2009 à 11:04

© REA

Concours récompensant l’innovation, partenariats, accompagnement financier : l’industriel se met en quatre pour convaincre les jeunes pousses de travailler avec lui.

Dix minutes : c’était le temps imparti à Piero Abbate, le patron de TVP Solar, pour convaincre les dirigeants de Saint-Gobain que son capteur solaire pouvait révolutionner le marché de la climatisation. Avec son sourire italien enjôleur et son discours précis comme une horloge suisse, le fondateur de cette start-up installée à Genève a réussi son «speed dating».

En juin dernier, il a fait partie des trois lauréats du concours organisé par le groupe de matériaux de construction, qui récompense chaque année trois PME européennes innovantes. Les deux autres primés s’appellent M-Therm, prix habitat pour son film mural chauffant, et Shark Solutions, prix environnement pour son système de recyclage de vitrage laminé. A la clé, une enveloppe de 15 000 euros pour chacun et, surtout, la possibilité de développer leur business en partenariat avec la multinationale française.

Une vieille dame très courtisée. «Aux Etats-Unis, les jeunes pousses sont plus faciles à repé­rer et viennent plus spontanément à nous. En Europe, en revanche, nous avons besoin de gagner en visibilité. C’est pourquoi nous y avons organisé ce concours», explique Frédéric Utzmann, directeur de Nova External Venturing, la cellule de Saint-Gobain dédiée à cette activité de développeur. Pour sa première édition, en 2008, le concours n’avait suscité qu’une vingtaine de candidatures. En 2009, une cinquantaine de dossiers ont été déposés. «Nous avions beaucoup de bons candidats, il a été dur de sélectionner les lauréats», soupire Frédéric Utzmann. Pas fâché au fond de voir la vieille dame tricentenaire courtisée par toutes ces jeunes pousses…

Catalyseur de croissance. Le concours ne fait pourtant que prolonger l’action opiniâ­tre menée par Nova External Venturing pour attirer les start-up et jouer le rôle de «catalyseur de croissance». Multinationale et pluridisciplinaire, cette cellule créée en 2006 emploie une douzaine de personnes qui s’intéressent à toutes les innovations naissant en Asie, aux Etats-Unis ou en Europe. Des experts techniques y côtoient des spécialistes du marketing, de la finance et du développement d’entreprise, capables d’accompagner des dossiers sur tous les continents, dans tous les secteurs et métiers où l’industriel est actif. A l’instar de grands groupes dotés de cellules similaires (SFR, EADS, EDF, Google…), Saint-Gobain espère que sa structure de veille lui permettra de ne passer à côté d’aucune innovation susceptible de bénéficier directement ou indirectement à ses activités dans les domaines des matériaux de construction, de l’énergie, de l’environnement et de l’éclairage.

En fonction des besoins du partenaire et de considérations stratégiques, Nova External Venturing va en effet cofinancer un programme commun de recherche, acquérir une licence d’exploitation pour une technologie ou un brevet, gérer le passage de l’innovation à la phase industrielle ou encore assurer la commercialisation d’un produit novateur dans son propre circuit de distribution. Voire prendre une participation au capital… Plusieurs dizaines de millions d’euros ont déjà été investis par le groupe.

«Les start-up travaillant sur des sujets aussi divers que la maîtrise de la demande énergétique ou la domotique servent de laboratoire à Saint-Gobain pour mettre au point des offres nouvelles», analyse Thomas Le Diouron, associé du cabinet de stratégie Oliver Wyman. Ainsi, Sensitive Object, lauréat du concours 2008, a développé une technologie acoustique qui intègre des capteurs aux matériaux de construction pour les rendre «tactiles». Ce qui dispense de tirer des câbles ou de percer un mur pour installer les interrupteurs. Grâce à l’accord signé, Sensitive Object va accéder dans le monde entier au réseau de distribution Saint-Gobain tandis que ce dernier bénéficiera d’un avantage concurrentiel. Depuis la création de la structure, 29 partenariats ont été signés, qu’il s’agisse de toits photovoltaïques en verre, d’éclairage sur verre ou de blocs de construction isolants.

"Open innovation." Les partenariats évitent aussi aux chercheurs de Saint-Gobain de réinventer la roue. Pour améliorer les performances des ampoules LED, par exemple, ils ont choisi de s’associer avec leurs homologues du fabricant Novaled plutôt que de tout concevoir eux-mêmes. Très flexible dans son approche, le groupe verrier se limite parfois au champ commercial : aux Etats-Unis, par exemple, Saint-Gobain distribue dans son réseau les plaques de plâtre à forte isolation acoustique de la société Quiet Solutions.

«Nous nous inscrivons dans le registre de l’“open innovation” en nous inspirant de ce qui se pratique dans le domaine des biotechnologies», résume Frédéric Utzmann. Malgré des moyens internes considérables en recherche-développement (370 millions d’euros de budget, 3 500 chercheurs de 37 nationalités travaillant en Europe, en Amérique du Nord et en Asie, 338 brevets déposés en 2008…), Saint-Gobain a donc résolument tourné le dos au syndrome NIH (Not Invented Here). Cet acronyme caractérise la propension des grandes entreprises à dédaigner les innovations qui viennent de l’extérieur et notamment des PME. Dans l’histoire, les exemples abondent de firmes qui ont succombé au péché du NIH. Thomas Le Diouron, du cabinet Oliver Wyman, rappelle, par exemple, que Western Union avait jugé en son temps que le téléphone développé par Thomas Edison n’avait «aucune valeur». Plus près de nous, dans les années 1970, Hewlett-Packard avait refusé le projet d’ordinateur personnel que lui avaient soumis Steve Jobs et Steve Wozniak…

Gagner en réactivité. Cette époque semble cependant révolue, même si la France demeure à la traîne par rapport aux grandes firmes d’Europe du Nord ou des Etats-Unis, qui ont adhéré plus tôt au concept d’open innovation. Dans les années 1990, les entreprises du secteur des hautes technologies, Orange et Thales en tête, ont joué un rôle pionnier en ce domaine. «Saint-Gobain s’y intéresse aujourd’hui, car le BTP doit accélérer son cycle d’innovation pour répondre aux défis du développement durable», pointe Clément Berardi, directeur chez Eurogroup. «En jouant cette carte, Saint-Gobain gagne en réactivité», confirme Frédéric Utzmann, qui espère signer une quinzaine de partenariats cette année.

A combien se chiffrent les retombées de cette politique de soutien aux start-up ? Les accords sont trop récents pour avoir engendré des ventes significatives, com¬pte tenu du temps nécessaire au développement de ces produits. Mais certaines technologies déjà finalisées et dont Saint-Gobain assure la distribution génèrent du chiffre d’affaires. Satisfait, le groupe compte organiser des concours similaires sur d’au¬tres continents. Start-up et Géo Trou¬vetou, à vos marques…

 

Source:

Frédéric Brillet

 

http://www.capital.fr/enquetes/strategie/saint-gobain-peche-les-bonnes-idees-dans-les-start-up-435780